3
Notre compagnie avait probablement fini par lui peser. Je reconnais qu’elle n’était peut-être pas très amusante. Chez elle, elle retrouverait les enfants et Elsie Holland.
Owen Griffith vint nous rendre visite un peu avant le déjeuner. Il était en voiture et le jardinier attendait sa visite. Tandis que le vieil Adams chargeait dans l’automobile les cageots de légumes qu’il avait préparés, j’invitai Owen à entrer pour se rafraîchir.
Quand je revins dans la salle à manger avec la bouteille de xérès que j’étais allé chercher, je trouvai Joanna en train de faire ce que j’appellerai son « numéro » ordinaire. Entre Griffith et elle, il n’y avait plus trace d’animosité. Assise près de lui sur le canapé, elle ronronnait, lui parlant de son métier, lui demandant pourquoi il ne s’était pas spécialisé, pourquoi il avait préféré la médecine générale, et affirmant avec sincérité que soigner ses semblables devait être quelque chose de passionnant.
Joanna a des défauts, mais elle sait écouter. Chez elle, c’est un don. Ayant dans le passé subi les discours d’une foule de pseudo-génies qui lui avaient expliqué pourquoi ils étaient méconnus, c’était un jeu pour elle de paraître s’intéresser aux propos d’Owen. Au troisième verre de xérès, il l’entretenait d’un traitement nouveau avec un tel abus de termes techniques que son exposé ne pouvait être intelligible qu’à un médecin. Joanna avait l’air de comprendre et proclamait que c’était passionnant !
Je me sentais gêné. Les femmes sont des démons. Griffith était un trop chic type pour être ainsi mené en barque.
Ce fut ma première réflexion. Mais, comme je le regardais de profil, je fus frappé par le dessin volontaire de son menton et je me dis que Joanna aurait peut-être du mal à tirer de lui ce qu’elle voudrait et qu’il n’était pas tellement sûr qu’elle le ferait tourner en bourrique.
J’avais invité Owen à déjeuner. Il avait refusé. Joanna revint à la charge. Elle insista. Griffith, rougissant un peu, déclara qu’il serait resté avec plaisir, mais que sa sœur l’attendait.
— Nous allons lui téléphoner, répliqua Joanna. Je lui expliquerai…
Sans lui laisser le temps de répondre, elle fila vers le hall, d’où elle revint bientôt, le sourire aux lèvres. Tout était arrangé…
Owen Griffith déjeuna avec nous, heureux, me sembla-t-il, que nous lui eussions forcé la main. On parla livres, théâtre, politique, musique, peinture et architecture, mais on ne dit pas un mot de Lymstock, ni des lettres anonymes, ni de la mort de Mrs. Symmington. Owen parut prendre grand plaisir à la conversation. Il y avait de la joie sur son visage, à l’ordinaire plutôt sombre. J’ajoute qu’il se montra un causeur disert et intéressant.
— Ce garçon-là est trop gentil pour que tu le fasses marcher ! dis-je à Joanna, lorsqu’il fut parti.
— C’est toi qui le dis ! répondit-elle. Les hommes se soutiennent toujours !
— Mais enfin, Joanna, répliquai-je, pourquoi ne lui fiches-tu pas la paix ? Parce qu’il t’a blessée dans ta petite vanité ?
Elle haussa les épaules.
— Si tu veux ! dit-elle simplement.